
Pour mieux connaître le monde du rêve
Longtemps
la science expérimentale a boudé l’étude de l’activité onirique humaine,
laissant l’exploration de ce domaine aux psychanalystes, psychologues et
autres professions traitant de la vie de l’esprit, du conscient et de
l’inconscient.
Avec
les progrès de la technique, des chercheurs se sont engagés dans la mesure des
phénomènes physiologiques accompagnant l’activité du rêve. Parmi ces
chercheurs motivés, citons Michel Jouvet, professeur de médecine expérimentale
à l’Université Lyon I, auteur de deux ouvrages de vulgarisation :
Le
sommeil et le rêve
aux Editions Odile Jacob (Livre disponible à la bibliothèque de Présence
Le
Château des songes,
même éditions.
Avant
ces études récentes (1959 année clé), la science considérait l’état de rêve
comme un état précédent le réveil, une sorte de préfiguration ou préparation
à l’état d’attention consciente. Or nous savons aujourd’hui que l’acte
de rêver s’accompagne de modifications physiologiques mesurables qui
permettent d’accorder à ce stade de la conscience une spécificité le
distinguant radicalement des états de veille ou de sommeil profond.
La
première observation est liée au caractère cyclique de l’activité
onirique. Dans les espèces où cette activité a été repérée, une période
de rêve succède à une période de sommeil lent, sans rêve, dans un rapport
de 1 sur 4. Ainsi chez l’homme, on constate une période de 90 minutes de
sommeil lent pour une vingtaine de minutes de sommeil à rêves ; chez le
chat ces périodes sont de 25 minutes et 6 minutes ; chez l’éléphant,
de 180 minutes et 45 minutes.
Par
quelles mesures et quelle méthode les scientifiques ont-ils pu s’assurer
qu’un dormeur est en phase onirique ?
En
implantant des électrodes à la surface du scalp, ils sont parvenus à mesurer
l’activité électrique des neurones au cours d’une nuit de sommeil. Ils ont
constaté à phases régulières, l’apparition d’un rythme spécifique à
l’état de rêve.
Le
tableau suivant résume l’activité électrique d’un cerveau selon la
conscience qui l’anime :
|
ETATSè MESURES ê |
Eveil
–Yeux ouverts |
Sommeil
paradoxal (rêves) |
Endormissement
Sommeil léger |
Eveil
– Yeux fermés |
Sommeil
profond |
|
Fréquence
des ondes |
Ondes
Béta 12 c/s |
Ondes
en dent de scie |
Mélange
ondes Théta 4 à 7 c/s- Béta 12 c/s |
Ondes
Alpha 8
à 12 c/s |
Ondes
Delta 1
à 7 c/s |
|
Amplitude
des ondes |
25
m.volts |
40
m.volts |
50
m.volts |
120
m.volts |
220
m.volts |
|
Chez
l’homme, plus l’éveil est intense, plus les amplitudes sont faibles et les fréquences rapides |
|||||
Nota :
q
La fréquence
des ondes mesure le nombre de celles-ci en un temps donné. L’unité de mesure
est le hertz. La plage fluctue de 0,5 hertz (sommeil profond) à 40
hertz.
q
L’amplitude
des ondes varie de 5 à 520 mini volts. On peut comparer cette mesure à la
hauteur d’une vague, la fréquence étant le nombre de vagues qui passent en
un temps donné .
Tableau 2 -
Illustration graphique de l’activité cérébrale

Nota :
q
Ces
graphiques EEG font ressortir la rapidité et le peu d’amplitude des ondes cérébrales
d’un individu en phase d’éveil ou en phase de rêve. A l’inverse, en période
de sommeil semi-profond ou profond, on distingue le ralentissement des ondes par
seconde et l’amplitude de celles-ci.
C’est
le chercheur Michel Jouvet, déjà cité, qui a proposé à la communauté
scientifique de nommer cette période d’intense activité cérébrale caractéristique
du rêve « Sommeil paradoxal ». Quel est donc ce paradoxe découvert ?
D’une
part, nous avons une phase d’activité des neurones cérébrales qui se
rapproche beaucoup de celle de l’état de veille, et d’autre part, un état
de sommeil profond qui rend l’éveil du dormeur difficile.
Ce
n’est pas le seul paradoxe de l’état de rêve. En effet celui-ci
s’accompagne d’une atonie musculaire complète, alors que le cerveau
fonctionne comme s’il était éveillé envoyant à la moelle épinière des
ordres de mouvement. Ces ordres sont inhibés par un autre circuit neuronal.
Nous
verrons un peu plus loin les expériences faites sur des chats chez lesquels ce
circuit inhibiteur a été neutralisé artificiellement.
Principaux phénomènes physiologiques signalant l’état de rêve
q
activité
corticale électrique rapide, amplitude faible
q
la baisse
de température du corps (0°,8 c) est nécessaire à l’apparition du rêve ;
puis lorsque celui-ci apparaît, la température remonte.
q
atonie
musculaire, excepté quelques mimiques de la face, et parfois du bout des
membres
q
apparition
de mouvements oculaires rapides, comme si de l’intérieur le rêveur suivait
la scène de son rêve
q
érection
du sexe masculin
q
grande
consommation de glucose par le cortex visuel. L’une des fonctions du sommeil
serait de préparer les conditions énergétiques nécessaires à l’irruption
du rêve qui va se montrer un bon consommateur d’énergie.
q
augmentation
importante des rythmes respiratoire et circulatoire dans les cauchemars.
C’est
une question plus importante qu’il n’y paraît à première vue. Si les
recherches faites dans ce domaine ont montré que les animaux à sang chaud rêvaient,
chez les amphibiens, les poissons, les reptiles un sommeil paradoxal n’a pu être
enregistré.
De
cette observation naît une théorie intéressante sur l’utilité du rêve. En
effet, si le rôle réparateur, régénérateur du sommeil est bien accepté, il
en va autrement du rêve, activité interne que la communauté scientifique ne
comprend pas vraiment à quoi il sert.
L’absence
de rêves chez les poïkilothermes (animaux à sang froid, dont la température
corporelle varie avec celle du milieu ambiant) peut être associée au fait que
ces animaux ont leurs cellules nerveuses qui continuent à se diviser après la
naissance et ce, durant la durée de leur vie terrestre.
Ce
phénomène disparaît chez les homéothermes (animaux à sang chaud) qui
maintiennent la température de leur corps constante, quelle que soit la température
ambiante.
Ainsi
chez l’homme, trois mois après sa naissance, les cellules nerveuses cessent
de se diviser. Tout se passe comme si l’activité de rêve prenait le relais
de la multiplication des cellules nerveuses.
Le
rêve pourrait être une phase de reprogrammation génétique, un processus nécessaire
à l’individuation.
L’atonie
musculaire accompagne le phénomène du rêve. Les neurobiologistes sont
parvenus à neutraliser le système qui inhibe les nerfs moteurs sur des chats.
Le résultat c’est que l’on voit l’animal se mouvoir illustrant par ses
gestes le contenu de son rêve :
Le
chat semble poursuivre avec la tête et les yeux un objet imaginaire qui se déplacerait
devant lui dans l’espace. Cependant l’animal ne voit rien : on s’en
assure en essayant diverses stimulations qui n’entraînent aucune réaction de
poursuite.
Ensuite
l’animal se déplace dans sa cage comme s’il voulait l’explorer. A
d’autres moments, la posture adoptée évoque le comportement d’approche
d’une proie. Parfois il adopte une posture d’affût caractéristique :
l’immobilité est quasi totale.
On
observe aussi des comportements d’attaque avec des mouvements de pattes ou des
coups de dents dans le vide.
Bref,
mieux que la transcription verbale d’un rêve, le corps par son comportement
renseigne sur le contenu du rêve.
Il
existe bien
un monde
intérieur qui
s’anime
indépendamment
de tous
stimulis extérieurs.
A
la question : le somnambulisme serait-il du rêve pendant lequel le
tonus musculaire serait conservé, M Jouvet répond catégoriquement par
non, car cet état survient toujours en cours de sommeil lent et profond.
C’est
un éveil incomplet du cerveau pendant lequel l’individu est capable de faire
de nombreux gestes bien coordonnés, mais sans en garder le souvenir.
Déjà
signalé par Aristote, le rêve lucide concerne 1 à 2 % des rêves. IL se
caractérise par le fait que le rêveur est conscient de rêver. Il peut
exercer un contrôle sur le contenu du rêve et peut même informer les expérimentateurs
de la scène onirique qui se déroule en lui. C’est une piste intéressante
pour coroller activité cérébrale et contenu des rêves.
Avec
le contenu émotionnel, visuel, auditif d’un rêve, nous quittons l’approche
scientifique pour entrer dans la découverte du langage symbolique.
Accédons
à cette dimension du rêve par un thème typique que chacun d’entre nous a dû
faire : la chute dans le vide.
Selon
le point de vue adopté, cette expérience intérieure peut être interprétée
de bien des manières :
q
Comme ce rêve
apparaît fréquemment à l’endormissement, le neurobiologiste l’interprète
comme une sensation résultant d’une désactivation soudaine des neurones.
q
En
psychanalyse Freudienne, la chute s’interprète au plan métaphorique :
par exemple, une femme peut tomber dans les bras d’un homme. La chute symboliserait
le fait d’avoir cédé à une tentation érotique.
Chez
l’homme tomber peut signifier « être avalé par un trou »,
angoisse de castration assurée.
q
L’interprétation
Jungienne accorde une moindre place à la sexualité ; le rêve peut
compenser les déficiences de la personnalité. Ceux qui font des projets
grandioses sans rapport avec leur capacité réelle, rêvent qu’ils volent ou
qu’ils tombent. L’inconscient avertit le sujet de ce décalage entre ses
espoirs et la réalité.
Qui a raison dans l’histoire ? Toutes ces lectures peuvent être pertinentes ; c’est au lecteur de sentir celle qui le concerne.
![]()