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INTRODUCTION A LA PENSÉE CHINOISE

 

 

 

Tai ki : yin et Yang

1 – Le chêne et le roseau

 

        Pour représenter un symbole graphiquement, deux types de lignes sont utilisés : les droites et les courbes. Dans la figure de la tradition chinoise du TAI KI, seule la courbe apparaît. Celle-ci représente au mieux la pensée orientale, faite de souplesse, de recherche d’harmonie, tandis que la droite, tranchante et séparante est à relier avec l’esprit analytique occidental.

 

Le sage en méditation za zen observait en plein hiver la neige qui tombait à gros flocons. Ceux-ci venaient se déposer sur les branches d’un vieux chêne solide et fort, ainsi que sur une frêle tige de roseau.

 

Le roseau pliait sous le poids de la neige, et quand il se trouvait la tête au sol, la neige glissait et le roseau reprenait sa position originelle.

 

Le chêne lui ne pliait pas ; et lorsque le poids de la neige devenait trop imposant, une branche se cassait dans un bruit sinistre.

 

Le sage méditait sur la non-résistance, sur le lâcher prise, sur la relativité de la force et de la faiblesse, et …

 

Plus il avançait dans ses pensées, plus il s’émerveillait,

Plus il s’émerveillait, plus il s’inclinait devant l’immense enseignement que recèle chaque situation de la vie,

Plus il s’inclinait, humble parmi les humbles et plus son âme s’élevait…

 

Mais revenons à la figure du TAI KI

 

 

        La courbe et le cercle qu’elle engendre, évoquent les idées de retour, de cycle, de rythme. À l’intérieur du cercle, Yang, blanc : la clarté, et Yin, noir : l’obscur, s’engendrent mutuellement, se répartissant équitablement et complémentairement l’activité.

 

Le point de croissance maximum du Yang signifie le commencement de son déclin, et inversement pour le Yin. Toute l’activité terrestre est cyclique : un temps de yang/un temps de yin, un côté yang/un côté yin (espace) …

 

Dans leur tentative d’organiser le monde qui les entoure, les Chinois n’ont procédé à aucune distinction de genres, d’espèces ou de substances et de forces, et les symboles yang et yin s’appliquaient universellement à tout ordre de chose.

 

Yang et Yin sont des valeurs en mouvement qui alternent ; leurs prédominances se complètent, s’opposent, s’unissent. La qualité yang d’une chose donnée ne l’est que relativement à une autre Yin.

 

L’organisation sociale de la Chine ancienne nous emmène au cœur de ce symbole dont il faut se garder de réduire la portée. En faisant appel aux connaissances de Marcel Granet (1), voyons quels étaient les mœurs sociales de la Chine antique.

 

2 – Dans la vieille Chine

 

        Les hommes et les femmes s’opposaient, à la manière de deux corporations concurrentes. Une barrière d’interdits sexuels et techniques les séparait.

        Ces deux groupes complémentaires vivaient chacun des rythmes différents. Pendant l’hiver, les hommes, laboureurs, prenaient du repos pour entrer en activité pendant la saison chaude, tandis que les femmes, tisserandes, qui n’abandonnaient jamais leur village, employaient l’hiver à préparer pour la saison nouvelle, les étoffes de chanvre.

 

        Les tisserandes et les laboureurs se relayaient à l’ouvrage formant à eux deux yin et yang, la totalité du TAI KI. Dans cette alternance d’activités, deux moments dans l’année permettaient l’union des groupes.

 

        Il s’agissait des fêtes équinoxiales du printemps et de l’automne, où tisserandes et laboureurs passaient à tour de rôle au premier plan.

 

 

        Ces temps de rencontres donnaient l’occasion de foires, de rendez-vous, de fêtes sexuelles au cours desquelles de chaque côté d’un axe rituel (rivière), le yang-garçon appelle le yin-fille par des chants, tandis que le yin répond en donnant une réplique harmonieuse.

 

        Face à l’ombre et face au soleil, deux chœurs chantants se donnent la réplique.

 

        On voit dans cette organisation sociale ancienne, que la pensée chinoise ne discourt pas dans le vide de concepts abstraits, que la notion de yin et de yang ne sont pas que des mots, mais des symboles rythmant l’activité des hommes et des femmes tout au long de l’année.

 

        On mesure aussi combien notre type de société, par la primauté de la technique s’éloigne des rythmes naturels de vie. Nous ne participons plus aux fêtes de la nature. L’homme s’est mis hors rythme ; il est devenu une vie étrangère à sa terre-mère.

 

3 – Intérêt de Jung pour le Yi King

 

        Dans le rêve suivant raconté par Jung dans « Psychologie et éducation », nous retrouvons sous les images d’un mage noir et d’un mage  blanc les composants du symbole du TAI KI.

 

        Jung, grand ami de Richard Wilhelm (2) trouva dans la philosophie chinoise, particulièrement dans le Yi king, une tournure de pensée corroborant ses propres recherches.

 

        Voici ce rêve fait par un jeune théologien de 22 ans :

 

Il rêvait qu’il était debout devant un vénérable personnage de l’église, appelé « mage blanc », quoiqu’il fût vêtu d’une longue robe noire. Cet homme termina un discours assez long par ces mots : « Et pour cela nous avons besoin de l’aide du mage noir. »

 

Et soudain la porte s’ouvrit ; un autre vieillard entra, le mage « noir » vêtu d’une robe blanche. Lui aussi était beau et vénérable. Le mage noir, de toute évidence, voulait s’entretenir avec le mage blanc, mais il hésitait à le faire en présence du rêveur.

 

Alors le mage blanc lui dit en désignant ce dernier : Parle, il est sans péché. » Le mage noir se mit alors à raconter une étrange histoire : il avait trouvé la clé perdue du paradis et ne savait comment s’en servir ; il était venu trouver le mage blanc disait-il, pour obtenir de lui l’explication du secret de cette clé.

 

Il raconta que le roi du pays où il vivait cherchait une sépulture digne de lui. Or, ses sujets avaient par hasard, mis au jour un vieux sarcophage renfermant les restes mortels d’une jeune vierge. Le roi fit ouvrir le sarcophage, jeta les ossements et fit enterrer à nouveau ce sarcophage, le gardant dans l’intention de l’utiliser plus tard.

Mais aussitôt que les ossements furent à la lumière du jour, l’être à qui ils avaient jadis appartenu -la jeune vierge-- se métamorphosa en un cheval noir qui s’enfuit ans le désert. Le mage noir le poursuivit à travers le désert et au-delà et, après de multiples vicissitudes et difficultés, il trouva la clé perdue du paradis. Ainsi se terminait son histoire et, malheureusement le rêve aussi.

 

Yin est l’ombre, l’obscur, le noir,

Yang est la lumière, la clarté, le blanc

 

        Le rêveur sait qu’il est en présence du mage blanc (yang), bien que celui-ci lui apparaisse revêtu d’une robe noire (yin). Il en est de même pour le mage noir vêtu d’une robe blanche.

 

        Nous retrouvons dans cette description, la figure du Tai ki, dans laquelle le blanc est inséparable du noir, liés l'un à l’autre par l’unité du symbole. La complémentarité yin Yang apparaît ici dans chaque mage comme une dialectique entre l’être et le paraître, ou entre l’intérieur  et l’extérieur.

 

        Le yang et le Yin se rencontrent dans ce rêve sous la forme de ces deux mages, un peu comme les laboureurs et les tisserandes s’unissent lors des équinoxes. C’est grâce à l’apport de chaque partie que le lieu du paradis peut être retrouvé ; l’une à la clé, l’autre la compréhension permettant de l’utiliser.

 

        Une profonde sagesse réside dans ce rêve, sagesse qui nous invite à fonctionner dans l’idée de complémentarité entre l’inconscient et le conscient, le féminin et la masculine, l’obscur et le clair, de rechercher la plénitude par la rencontre des contraires, comme en témoignent les ossements de la vierge qui mis à la lumière se métamorphosent en un cheval noir conduisant le rêveur au lieu où se trouve la clé du paradis : un véritable travail alchimique, dimension aussi inscrite dans le symbole du Tai Ki.

 

 

 

                                                           

 

 

Il semble que la Tai ki-veuille manifester une intuition ou image primordiale, sorte de battement originel qui anime tout ce qui vit, des minéraux aux étoiles, de l’infiniment petit à l’infiniment grand.

 

Par ce cœur universel, se trouvent reliées les parties de la création que notre pensée occidentale tend à séparer sans souci de réunification.

 

 

 

                                                           

   

(1) Marcel Granet : sociologue et sinologue français (1884 — 1940). A écrit notamment : la Pensée chinoise, 1934, un classique génial.

 

(2) Richard Wilhelm : Yi King, le livre des transformations, version française de Etienne Perrot. Édition librairie de Médicis. Paris 1973.

 

 

Pierre Cornuez

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